Juin 2008 - La fuite des Blacks vers l'Europe
Par l’odeur de la livre et de l’euro alléchés, de plus en plus de joueurs de rugby néo-zélandais s’expatrient en Europe... Et cet exode massif suscite de nombreuses réactions en Nouvelle-Zélande bien sûr, mais aussi en Europe.
Quid de l’amour des joueurs pour le fameux maillot “black” ? Alors qu’auparavant, les rugbymen néo-zélandais s’expatriaient au crépuscule de leur carrière, ils sont aujourd’hui de plus en plus nombreux à s’expatrier jeunes et au sommet de leur art. Pour certains de ces All Blacks en puissance, il semblerait que l’appel de la livre sterling et de l’euro, les sollicitations de leurs agents et autres coups de fils des mécènes européens soient plus fort que leur amour pour le maillot noir... Pourquoi? Quel avenir pour le rugby néo-zélandais et pour les All Blacks ? Explication d’un phénomène.
Financièrement et notamment grâce au succès populaire de la dernière Coupe du Monde organisée en France en octobre 2007, le rugby en Europe se porte bien et génère désormais des millions d’euros. Boosté par des contrats TV constamment revus a la hausse, un merchandising et une approche marketing qui n’ont plus rien à envier au foot, de plus en plus de grands clubs européens sont dirigés par des mécènes (Guazzini, Kampf, Boudjellal en France pour ne citer qu’eux) qui n’hésitent pas à appliquer les mêmes principes qui ont fait leur succès dans le monde de l’entreprise. Pour se faire un nom, remporter des titres, vendre des maillots ou remplir les stades, les grands clubs anglais et français se tournent désormais vers la Nouvelle-Zélande. L’aura du maillot noir fait qu’aujourd’hui les rugbymen néo-zélandais (internationaux ou pas) sont beaucoup plus prisés sur le marché que les joueurs australiens ou sud-africains.
L’exode massif se fait cruellement ressentir en cette année post-Coupe du Monde: nombreux sont les All Blacks 2007 qui ont rejoint l’Europe une fois la Coupe du Monde terminée et la défaite contre les français en quart de finale digérée. Doug Howlett, Chris Jack, Rico Gear, Byron Kelleher, Luke McAlister et Aaron Mauger pour ne citer qu’eux sont partis faire leur “OE” (“Overseas Experience”) et évoluent aujourd’hui en Europe avec des fortunes diverses. Alors qu’ils étaient considérés comme parmi les meilleurs joueurs à leur poste quand ils évoluaient en Nouvelle-Zélande, le bilan s’avère mitigé pour Gear, Jack, McAlister (qui d’après les dernières rumeurs envisagent déjà un retour au pays) et Mauger. “Les mercenaires ne font pas toujours de bons soldats”. Le rugby est un sport de passion et l’échec de certains joueurs, principalement attirés en Europe par l’aspect financier, n’est pas surprenant alors que certains ont du mal à s’exprimer aussi bien que lorsqu’ils évoluaient en Nouvelle-Zélande.
Mention spéciale par contre pour Howlett et Rua Tipoki, vainqueurs de la Heineken Cup avec Munster, pour Byron Kelleher, auteur d’une première saison remarquable avec le Stade Toulousain et enfin pour Tana Umaga, entraîneur champion de France de ProD2 avec Toulon.
En plus de l’aspect financier, plusieurs joueurs évoquent l’envie de voyager, de découvrir une nouvelle culture et de nombreux horizons et surtout de s’extraire à l’exigence de résultat qui les entoure ici en Nouvelle-Zélande. De l’étranger, il est difficile d’imaginer l’immense pression qui entoure les All Blacks, d’autant plus que l’attente des néo-zélandais grandit au fur et à mesure que les All Blacks ratent leurs Coupes du Monde. D’autres raisons évoquées sont le désir de sortir de leur “comfort zone” et de se fixer un nouveau challenge sur le plan sportif, de découvrir de nouvelles compétitions et sortir de la routine Super 14/NPC/Tri-Nations et enfin de se stabiliser sur le plan familial et ne plus passer des dizaines d’heures en avion entre l’Australie, l’Afrique du Sud et la Nouvelle-Zélande.
La fédération de rugby néo-zélandaise (NZRU) fait tout son possible pour stopper l’hémorragie mais en vain, elle n’a pas les moyens financiers pour se battre contre les plus grands clubs européens. Dernièrement, elle a proposé à ses deux plus grandes stars (Daniel Carter et Richie McCaw) de prendre 6 mois "sabbatiques" pour leur permettre de partir évoluer en Europe et d’être de retour en NZ à temps pour la Coupe du Monde 2011 (organisée en Nouvelle Zélande). Solution pérenne ou non, l’avenir le dira… En attendant, beaucoup de néo-zélandais se demandent quelles en seront les conséquences pour les All Blacks.
Il est encore trop tôt pour en tirer de véritables conclusions mais on constate déjà que de nouvelles stars émergent ici en NZ: de nouveaux talents tels que Lelia Masaga, Richard Kahui, Brendon Leonard, Stephen Brett ou encore Kieran Reid ont émergé ces deux dernières années… Peut-être n’auraient-ils jamais percé sans le départ de certains cadres pour l’étranger. Le réservoir de jeunes joueurs en NZ est riche… Riche vivier oui, mais source inépuisable, sûrement pas.
A terme, nombreux sont ceux qui craignent que cet exode n’affaiblisse les All Blacks et qu’une seule sélection ne suffise aux joueurs pour monnayer leurs talents à l’étranger. Crainte légitime, l’exode massif de joueurs néo-zélandais pour l’Europe suscite de nombreuses réactions ici en Nouvelle Zélande. "Radio-talks", émissions TV, sites Internet, journaux… Les moyens de s’exprimer son nombreux et les néo-zélandais s’en donnent a cœur-joie, le sujet déchaîne les passions et les avis sont partagés. D’un côté ceux qui regrettent que le maillot noir perde soi-disant de sa superbe et qui blâment la cupidité de jeunes joueurs qui ont peu prouvé sur le plan international. Nul doute aussi que le départ de nombreux joueurs est pour beaucoup responsable de la baisse de fréquentation des stades et audiences TV, de plus en plus de supporters désertant aujourd’hui les stades, déçus de voir les meilleurs joueurs s’expatrier.
De l’autre côté, ceux, réalistes ou pragmatiques, qui savent que la loi du marché est ainsi faite et que la NZRU ne peut finalement rien contre les sommes proposées par les clubs européens. Pour ceux-là, comment blâmer un joueur qui se voit proposer un salaire jusqu'à quatre fois supérieur à ces émoluments en Nouvelle-Zélande ? 4 millions de néo-zélandais, 4 millions de points de vue différents. Ce qui signifie aussi que les kiwis n’ont rien perdu de leur passion pour le rugby mais qu’ils sont aujourd’hui excédés par ce phénomène que certains n’hésitent pas à qualifier de pillage.
Il est aussi curieux de constater que cet exode ne se résume pas uniquement aux joueurs mais s’applique aussi aux entraîneurs néo-zélandais : Robbie Deans (désormais entraîneur des Wallabies et dont le départ a suscité de nombreuses réactions en Nouvelle-Zélande), Warren Gatland (entraîneur du Pays de Galles après avoir entraîné l’Irlande il y a quelques années), Vern Cotter (Clermont-Ferrand), John Kirwan (Japon) et probablement Daryl Gibson (Leicester) sont tous des entraîneurs réputés qui sont parties monnayer leur talent à l’étranger. En contrepartie, certains d’entre eux (Craig Dowd, Pat Lam, Todd Blackadder pour ne citer qu’eux) sont revenus au pays après une pige à l’étranger.
Personnellement, je pense que la politique conservatrice de la NZRU y est aussi pour beaucoup dans ce phénomène et que le rugby néo-zélandais bénéficierait beaucoup de l’apport de joueurs et entraîneurs étrangers. Malheureusement et contrairement à la fédération sud-africaine, la fédération se refuse à ouvrir ses portes aux étrangers. Je suis persuadé que de nombreux joueurs européens seraient prêts à tenter l’expérience en Nouvelle-Zélande, plus attirés par le mythe Blacks que par l’aspect financier. Le rugby en Nouvelle-Zélande y gagnerait beaucoup mais le manque d’ouverture de la NZRU l’en empêche.
L’effet de cet exode se fait aussi ressentir en Europe avec un nombre croissant d’étrangers dans les différents championnats. A terme, nombreux sont ceux qui craignent un affaiblissement des équipes de France et d’Angleterre et l’effet se fait déjà ressentir à certains postes (pilier ou demi d’ouverture par exemple).
Il n’est pas rare de voir des clubs français aligner une dizaine de joueurs étrangers au coup d’envoi, souvent au détriment de jeunes joueurs issus de leur filière de formation. Malheureusement, on constate aussi que de plus en plus de joueurs étrangers évoluent dans les divisions inférieures (Pro D2, Fédérale 1), toujours au détriment de jeunes talents. A tous les échelons, les néo-zélandais ont la côte.
Marc Lievremont, entraîneur de l’équipe de France s’est récemment exprimé sur le sujet. Extrait de sport365.fr :
Vous pensez donc qu’il y a trop d’étrangers dans le championnat de France ?
"Oui, mais ce n’est pas un scoop. Il y en a beaucoup en Top 14, énormément en Pro D2 et en Fédérale 1. La source va se tarir. C’est inéluctable. Pour en avoir discuté avec Bernard Laporte ce week-end, je sais qu’il essaie de se bagarrer. C’est compliqué mais il faut y arriver".
Comme quoi le pessimisme est aussi de mise en Europe.
Le parallèle avec le foot anglais et brésilien est facile... Peu d’internationaux brésiliens évoluent au Brésil, ils jouent presque tous en Europe et de futures stars semblent émerger chaque année; malgré cela, la “selecao” reste une référence au niveau mondial. D’ici à surnommer les All Blacks les “brésiliens du rugby”, il n’y a qu’un pas.
Au contraire, la Premier League est dans l’esprit de beaucoup le meilleur championnat de foot du monde et attire en Angleterre et à grand coup de dizaines de millions d’euros les plus grandes stars du ballon rond. Manchester United et Chelsea se sont récemment affrontées en finale de la Champions League. En attendant, l’équipe d’Angleterre est absente de l’Euro 2008…
Quid des générations à venir ? La Nouvelle-Zélande saura-t-elle retenir ses jeunes talents ? L’exode massif va-t-il se poursuivre et quelle incidence cela va-t-il avoir sur le rugby international et le rapport de force nord-sud ? Seul l’avenir nous le dira mais en attendant je constate tous les jours que les yeux de milliers de jeunes rugbymen néo-zélandais brillent toujours autant à la vue ou à l’évocation de leurs idoles, les All Blacks… Et que chez ces jeunes pousses, l’amour du maillot est “priceless”.
Fred

Commentaires